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L'ingénieur 312 - De Lille à l'Agence Spatiale Japonaise, portrait d'une alumni

Article de "L'ingénieur"

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19/06/2020

cet article est le septième article du dossier "L'espace en 2020 : Enjeux et perspectives" paru dans L'ingénieur n°312


Interview
PORTRAIT D’UNE ALUMNI CENTRALIENNE DE LILLE
De Lille à l’Agence spatiale japonaise.

Élisa Cliquet (ECLi05) est détachée du CNES (agence spatiale française) à la JAXA (agence spatiale japonaise), dans le cadre du projet de lanceur réutilisable CALLISTO. Basée à Tsukuba (Japon), elle a pour rôle de faciliter l’échange d’informations et la cohérence technique entre les équipes du CNES et de la JAXA. Plus largement, elle veille à la cohérence technique des différentes études des systèmes et des interfaces. 


Quel est ton parcours ?

J’ai suivi le tronc commun à Centrale Lille puis j’ai rejoint l’option Mécanique, aéronautique et énergie de Centrale Paris dans la spécialité Air et Espace. 

J’ai ensuite fait un stage au CNES sur les missions martiennes habitées, un sujet dans lequel je me suis beaucoup investie car cela me passionnait et qui m’a accompagnée pas mal d’années par la suite. J’ai ensuite été embauchée à la direction des lanceurs du CNES et j’y suis restée depuis (plus de treize ans déjà !) car j’y suis très bien ! J’ai d’abord travaillé au sein de l’équipe propulsion de la sous-direction technique. 

En huit ans, j’ai eu l’opportunité de travailler sur des thématiques très variées, des concepts avancés de propulsion pouvant servir pour l’exploration, au suivi de la production et maintien de la qualification du moteur HM7-B, – moteur à oxygène liquide et hydrogène liquide (LOx-LH2) d’Ariane 5, qui volait déjà sur des Ariane depuis plus de trente ans –, en passant aussi par le développement d’outils de simulation des réseaux fluides. Les moteurs-fusées peuvent, pour certains aspects, se rapprocher de de la plomberie... cryogénique !

J’ai ensuite passé quatre ans au sein du service Sauvegarde, performance, contrôle de vol, toujours dans la sousdirection technique. J’y ai suivi des analyses de mission des lanceurs Ariane 5 et VEGA (le programme de vol est personnalisé pour chaque satellite client). 

J’ai accompagné des compléments de développement sur les algorithmes de pilotage nécessaires à cause de spécificités de certains lancements (par exemple pour les satellites Galileo ou pour la sonde d’exploration de Mercure Bepi-Colombo).

Depuis deux ans, je travaille au sein de l’équipe « architecte » CALLISTO. C'est un démonstrateur de lanceur réutilisable franco-germano-nippon construit autour d’un moteur LOx-LH2 japonais de 4 t de poussée. Il s’agit d’un véhicule de 13 m de haut pour 1 m de diamètre conçu pour réaliser 10 vols. Il nous permettra de mieux préparer les lanceurs futurs.

Illustration du lanceur Callisto. (© CNES/BLACKBEAR, 2017)

Comment t'es-tu spécialisée en propulsion spatiale puis en contrôle de vol ?

La propulsion spatiale n’était pas au programme de mon cursus scolaire. Je l’ai donc découvert « sur le tas ». Je dirais que mon stage sur les missions martiennes habitées m’a « révélé » que la propulsion étant quand même une discipline fondamentale dans le spatial : même avec la meilleure propulsion d’aujourd’hui, il n’est pas possible d’effectuer une mission aller-retour en moins de dix-huit mois ! Un sacré challenge ! Et puis j’aime bien la thermodynamique donc c’est sur cette base que j’ai fait mon choix.

J’ai ensuite voulu me tourner vers un métier permettant d’élargir mon horizon au « système lanceur » dans son ensemble. La discipline « contrôle de vol » est par nature très système car elle doit prendre en compte de nombreuses contraintes issues de différentes disciplines. Il faut savoir comprendre non seulement les spécialistes de la propulsion, par exemple, pour interpréter correctement les paramètres de performance du moteur et les propriétés des ballottements des ergols dans les réservoirs, mais aussi les spécialistes des efforts généraux – pour s’assurer que, lors de sa mission, le véhicule restera bien dans un domaine où les charges mécaniques n’excèdent pas celles pour lequel le lanceur est qualifié –, de l’aérodynamique, de la dynamique, et, bien entendu, les spécialistes de la trajectoire.

Pour la composante « pilotage » de ce poste, il a fallu que je me remette à l’automatique. Ce n’était pas trop ma tasse de thé en école d’ingénieur, je trouvais cela trop abstrait. Mais appliqué directement sur Ariane 5 ou à des moteurs, cela prenait tout son sens ! J’ai donc suivi, cette fois-ci avec beaucoup d’intérêt, une formation Centrale-Supelec sur le sujet sur le campus de Gif !

Comment ressens-tu la collaboration interculturelle au sein d’un milieu aussi international ?

Les différences culturelles sont marquées et se reflètent dans les façons de travailler, de partager l’information et surtout de prendre les décisions. Les Japonais visent un consensus à tous les niveaux avant toute décision. Cela prend beaucoup de temps. Chez nous, le chef aide plus franchement à trancher pour que le projet puisse continuer à avancer. De plus, les Japonais aiment l’harmonie et ont tendance à éviter les sujets qui fâchent. Chez nous, on va davantage mettre les pieds dans le plat. Et les différences que l’on constate dans le travail quotidien ne sont pas uniquement liées au pays mais également assez fortement aux cultures d’entreprise respectives. Nos interlocuteurs JAXA sont, sur certains aspects, plus proches de nous que nos voisins allemands. Et puis il ne faut pas généraliser, ce n’est vu que de ma petite fenêtre !

Plus généralement, je pense que les collaborations internationales sécurisent la survie des projets : une fois qu’un engagement multilatéral est pris, il est très délicat, diplomatiquement, de se désengager. Par contre, les projets multilatéraux sont forcément plus complexes et plus risqués car la maîtrise des interfaces est très complexe.

Quelles sont les différences les plus marquantes entre les environnements de travail japonais et français ?

L’absence d’espaces de convivialité au sein de l’entreprise pour prendre un café et avoir des discussions informelles avec les collègues est ce qui me manque le plus. La pause-café me semble être un pilier de la communication interne informelle chez nous et aide aussi à respirer un peu lors des longues journées de travail ! Ici, pas de notion de pause, à part pour le déjeuner. Elle est marquée par une sonnerie de début et de fin, et visiblement, il est de bon ton, une fois de retour dans son bureau, de somnoler dans son siège les yeux fermés jusqu’à la sonnerie de reprise !

As-tu des conseils à donner aux étudiants centraliens s’intéressant au spatial ?

Quand on veut on peut : la motivation est un moteur très puissant pour se former et réussir. Les voies d’accès au secteur sont multiples car le spatial fait appel à de très nombreuses disciplines, il y en a pour tous les goûts. Cependant, je me permets d’insister sur le fait que si les meilleures voies d’accès sont avant tout techniques et scientifiques, les métiers les plus intéressants du spatial s’apprennent surtout sur le tas. 

Pour vos études, j'indiquerais deux options. Soit vous avez vraiment une discipline de prédilection (mécanique, mécanique des fluides, automatique, thermodynamique, électronique, automatique...) et vous cherchez une option de dernière année spécialisée sur une ou quelques-unes de ces disciplines, soit vous suivez une option dédiée aéronautique ou espace en France ou à l’étranger. Un dernier conseil, ne négligez pas l’anglais. C’est une langue de travail très utilisée dans le secteur.

Illustration du lanceur Callisto. (© CNES/BLACKBEAR, 2017)

Que penses-tu de l’apport des projets spatiaux étudiants (e.g PERSEUS) pour les étudiants ?

Je trouve que ce sont de belles opportunités pour étudiants et professionnels de se rencontrer. Cela permet aux étudiants de voir des projets d’ingénierie complexe très concrets, à échelle humaine, et de commencer à se construire un réseau professionnel. Avoir une expérience pratique de ce type, permet ensuite, dans la vie professionnelle, d’avoir un peu recul quand on travaille sur de très gros projets, parfois un peu loin du terrain.


En quoi ta formation d’ingénieure généraliste centralienne t'a-t-elle aidée dans ta carrière ?

L’option de dernière année, spécialité Air et Espace, m’avait vraiment plu car les cours et les projets de cette année-là étaient très concrets et illustrent ce à quoi on peut contribuer en entreprise. Le tronc commun permet de se faire une idée des disciplines qu’on apprécie ou pas. Les unités d’enseignement sont aussi des tiroirs dans lesquels on peut aller fouiller pour retrouver les fondamentaux de nombreux métiers. Tous les projets spatiaux sont multidisciplinaires, et avoir ce bagage technique permet de mieux comprendre ce que font les collègues. 

Il faut parfois ressortir quelques pages d’un cours théorique pour résoudre ou comprendre un problème technique concret. Les cours ou activités de type gestion de projet sont également utiles pour mieux comprendre les cycles de vie des projets et les différents intervenants qui s’y impliquent.

Au cours de sa carrière, si on se sent rouillé sur un sujet, on peut retourner sur les bancs de l’école pour se faire rafraîchir la mémoire, comme je l’ai fait pour l’automatique, avec cette fois-ci les applications bien ancrées dans la tête ! 

As-tu des conseils à donner aux jeunes professionnels débutant leur carrière ?

À mon avis, il faut avant tout rester humble. En sortie d’école, malgré d’éventuelles options management ou activités projet, on n’est pas mûr pour des métiers au libellé clinquant comme chef de projet notamment car beaucoup de projets spatiaux sont littéralement colossaux, impliquent plusieurs entités et souvent plusieurs pays. Être un petit contributeur sur une petite brique d’un de ces projets magnifiques devrait déjà vous donner beaucoup de satisfaction ! 

Je dirais qu’il faut trouver l’échelle qui vous va. À la fois en termes du type de projet sur lesquels vous voulez travailler (Ariane 6 ou un spectromètre embarqué sur une sonde d’exploration de Mars ? Un concept de propulsion innovant qui volera – ou pas – dans quinze ans, ou bien la customisation du programme de vol pour le vol Ariane du mois prochain ?), mais aussi en termes d’environnement de travail (grands groupes, PME, labos, CNES).

Voici deux choses sur le domaine spatial dont je ne me rendais pas vraiment compte en étant étudiante mais qui sont bonnes à savoir : les enjeux géopolitiques et sociétaux des grands projets spatiaux sont tels que les décisions structurantes pour les projets ne se font pas (que) sur des critères techniques. Cela peut être frustrant pour nous autres ingénieurs, mais c’est aussi le cas dans d’autres secteurs. Par ailleurs, il faut avoir conscience que certaines entreprises travaillant dans le secteur spatial travaillent également sur des applications militaires ou duales (c’est-à-dire qui servent au civil et au militaire) car il y a des points communs. Si cela vous pose un problème, choisissez bien votre employeur !


Propos recueillis par Antoine Bocquier (ECLi 2019)

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